Mali : Soumaïla Cissé, le président imaginaire 

Ceux qui se rappellent l’abondante production de Molière doivent se dire que la comédie que jouent Soumaïla Cissé et les quelques pantins qui le suivent encore, sous des airs d’un vaudeville tropical, a forcément une place à prendre dans les rayons. Entre Tartuffe ou L’Imposteur, Le Malade Imaginaire et L’Avare ou L’Ecole du Mensonge, on n’a que l’embarras du choix pour y loger les facettes guignolesques découvertes par les Maliens ces derniers jours. Tantôt imposteur, tantôt avare, toujours menteur, Soumaïla Cisséest toujours à la recherche de la perfection pour surprendre son monde. A force de chercher, il a trouvé : PRÉSIDENT IMAGINAIRE.

Dans les écritures saintes, il est dit que « quand tu n’as pas honte, tu peux faire ce que tu veux ». Visiblement, Soumaïla et les quelques pantins qui l’entourent n’ont pas honte ; d’où leur comportement qui ne surprend même plus les Maliens. En effet, tous les observateurs savaient, au regard des écarts du premier tour, que Soumaïla Cissé éprouverait beaucoup de mal à tenir la route. Quand en plus, il s’est rendu incapable de faire l’unité des autres candidats autour de sa personne, on s’est dit que c’était mission impossible. Sauf que lui avait son plan en tête. Même sans avoir fait campagne entre les deux tours, il répétait sans discontinuer qu’il allait gagner.

A force de le dire, avec conviction, sur tous les tons, dans toutes les langues, il avait fini par foutre une belle petite frousse chez certains partisans du président IBK. Finalement, c’est plutôt lui qui a crû et il a fini par se convaincre qu’il a gagné le scrutin. Dimanche soir déjà, les bureaux de vote à peine fermés, il trouve le moyen de faire annoncer les résultats qui lui sont favorables. Et avant minuit, il fait organiser une caravane pour sillonner les rues de la capitale pour annoncer qu’il a gagné et qu’il est devenu le nouveau président du Mali. Les Maliens sont incrédules devant le spectacle. Mais le lendemain, Soumi frappe encore plus fort. Devant quelques dizaines de militants venus l’acclamer à son domicile, Soumi se montre au balcon avec son épouse émue aux larmes (dans la foule on l’appelait Madame la Première Dame), flanqué de deux desperados (le terme n’est pas fort) en l’occurrence Tiébilé Dramé et Choguel Maïga. Il annonce crânement qu’il rejette les résultats parce qu’entachés de fraudes, de bourrages des urnes et que personne ne lui volera sa victoire parce que c’est lui le nouveau Président du Mali. Et comme il refuse de se réveiller, il fait annoncer par ses officines de fabrique de fakes news qu’il est réfugié dans un hôtel de la place, tantôt sous la protection de la Minusma, tantôt sous la protection de la force Barkhane. Ces derniers jours, il organise des caravanes pour fêter le changement et son élection. Les Bamakois qui savent qu’il n’en est rien, le regardent médusés et dans l’indifférence générale (tiguèzonya, diraient les bambaras).

Soumaïla Cissé, le président imaginaire, n’est pas sans rappeler l’histoire de celui qui pense tromper son père en allant lui annoncer qu’il a pris une femme alors qu’il n’en est rien. Ce qui est sûr, c’est qu’il a trompé autre chose que son père (nous ne voudrions pas être taxés de grossièreté en parlant de l’organe en question). En se faisant passer pour ce qu’il n’est pas, en l’occurrence pour le futur locataire du Palais de Koulouba que Tiébilé montrait du doigt lors du lancement de leur campagne sur le Boulevard de l’Indépendance (Koulouba est en face, nous y serons, affirmait-il), Soumaïla semble marcher à côté de ses pompes. En effet, tous les observateurs ont reconnu qu’il n’y a pas eu de fraudes, juste « quelques irrégularités de procédure ». Mieux, les résultats qui circulent sont les mêmes qui sont en possession de tous les protagonistes (Minusma, CEDEAO, OIF, ministère de l’Administration territoriale, QG des candidats). Nul miracle en la matière. Même les fakes news que ses officines produisent toutes les minutes (Soumi a fait démissionner le ministre de la Sécurité intérieure, le directeur de cabinet du Premier ministre, et il y ‘en aura d’autres d’ici qu’il revienne à la raison) n’émeuvent plus les Maliens qui ont pu se prémunir contre cette forme de campagne électorale basée sur le mensonge, sans honte.

Au niveau de l’URD, ses compagnons de la première heure sont abasourdis par le comportement de celui qui se fait appeler le fondateur du parti. Ils se disent convaincus que Tiébilé, Ras Bath, Etienne Fakaba, Mme Diakité Kadiatou Fofana (tous de Antè A Bana historique) et Choguel Maïga ont une mauvaise influence sur Soumi. Mais la vérité est toute autre. Pour le pouvoir, Soumi est capable de tout. Il peut être flatteur ; il peut être en rondeur ; tout comme il peut être très agressif comme c’est le cas où de toute évidence il joue sa dernière carte. Il s’adapte aux circonstances en essayant de dissimuler sa vraie personnalité. Mais comme on dit, « chassez le naturel, il revient au galop ». Pour preuve de ce que nous avons avançons, lisez un extrait de la lettre adressée à IBK entre de l’élection présidentielle de 2002, où il avait besoin des voix du président du RPM, à qui il donne du « cher grand frère » : « En ces moments cruciaux de choix pour la nation, pour nos familles, pour nos amis, pour tous ceux qui croient en nous et pour nous-mêmes, je m’autorise, en tant que jeune frère, à venir retrouver mon grand frère de toujours, Ibrahim Boubacar Kéita ». Hallucinant non ! Voyons la suite : « Cher frère, je viens t’écouter, recevoir tes conseils et ta bénédiction et te dire combien aujourd’hui plus que jamais la nation a besoin de toi. Je me rappelle cette pensée réconfortante que tu as eue à mon endroit à des moments difficiles de ma vie politique. Tu as dit ceci : « je suis sûr que les fils valeureux de ce pays se retrouveront ». Et pour terminer cette prose capable d’arracher des larmes aux plus sensibles, il conclut : « …La nation se trouve face à des choix qui recommandent aux Démocrates et aux Républicains de se serrer les coudes pour continuer à faire grandir les acquis et els valeurs de la République. Toutes choses qui, j’en suis sûr, t’interpellent (IBK) au plus haut niveau. C’est pourquoi, je m’adresse à l’homme de valeurs, à l’homme d’honneur, à l’homme d’Etat, mon grand frère Ibrahim Boubacar Kéita… ». Comme vous pouvez le constater, cela nous éloigne du vocabulaire agressif et grossier de ces derniers jours où le même IBK, « son cher grand frère » est dépeint comme le corrompu, le fraudeur, le bourreur d’urnes, etc.

En 2002, après avoir insulté la terre entière, le président Alpha, le candidat ATT, Soumi a accepté l’offre de ATT de l’envoyer à l’UEMOA. Il a fait l’impasse sur la présidentielle de 2007, convaincu qu’ATT allait faire de lui son dauphin en 2012. Mais seul Dieu est fort. En 2013, avant même la fin du décompte des résultats, il a pris femme, enfants et petits-enfants pour une séance de génuflexion déguisée en reconnaissance d’une défaite inéluctable face à IBK. Ce dernier n’est pas dupe. Il savait que la sincérité de Soumi était fluctuante. La preuve, c’est qu’il y a une année, préparant sa candidature, il annonçait qu’il n’accepterait pas la fraude comme en 2013. Tous les observateurs étaient surpris parce que c’est la première fois que Soumi déclarait avoir été victime de fraude lors de la présidentielle. Donc, face à un tel être, obnubilé par le pouvoir au point d’être un cas pathologique, laissons-lui la satisfaction fugace de se considérer comme un Président…imaginaire.

Aly Kéita

Source : Le Challenger

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