Mamadou Igor Diarra, Ancien ministre

Mamadou Igor Diarra, ancien Ministre des Finances : « Le développement et le progrès passent par un État fort »

Le développement et le progrès, selon Mamadou Igor Diarra alias MID, passent par un État fort. Ancien ministre de l’Economie et des Finances, ce candidat potentiel à la prochaine élection présidentielle s’est confié au « Point Afrique» dans une interview publiée le 11 décembre dernier.

Depuis son départ du gouvernement en janvier 2016, Mamadou Igor Diarra  déclare suivre l’évolution de la situation au Mali un peu plus froidement. L’ancien locataire de l’hôtel des finances lâche : « Le bilan n’est honnêtement pas brillant : la situation sécuritaire se dégrade et les tensions descendent de plus en plus vers le sud du pays. Les problèmes de gouvernance n’ont jamais été aussi graves et on ne sent aucune dynamique économique. Il n’y a donc aucun bénéfice concret pour mes concitoyens, que je sens de plus en plus désemparés et désabusés. Dans ce genre de situation, les repères sont brouillés et les schémas habituels de lecture et d’analyse fonctionnent mal. Les partis politiques peuvent-ils encore mobiliser ? Quels seront le rôle et la place des mouvements de la société civile ? Les leaders sont-ils encore audibles ? Honnêtement, je m’interroge et je suis très préoccupé par cette situation. La fonction ‘’paix et développement’’ est réversible et sans sécurité, il est difficile d’investir à terme ».

Sur le retour du Mali sur la scène économique mondiale, ce banquier qui a fait ses preuves partout où il a servi, opte pour le réalisme. « C’est très difficile d’inviter les entreprises à venir investir si à quelques kilomètres il y a des bruits de fusil ou des actions terroristes. Il y a des préalables à régler. Maintenant la diplomatie politique cède le pas à la diplomatie économique. Cette dernière est réaliste », souligne-t-il. Selon lui, il est difficile de créer une véritable relance économique sans stabilité.

L’absence de l’Etat au nord et au centre ne présage rien de bon

Sur la situation sécuritaire, le deuxième ministre de l’économie et des finances du Président Ibrahim Boubacar Kéïta livre un diagnostic sans complaisance. « La situation sécuritaire nous préoccupe et semble nous dépasser. Je ne suis pas un partisan du tout-sécuritaire et le Mali n’aura pas les moyens de sécuriser plus de deux fois la superficie de la France et sept frontières assez longues et distantes. D’ailleurs, ces dépenses sécuritaires nous privent du financement des services sociaux de base indispensables aux populations. Mais il y a un minimum que nous devons créer et sans entrer dans les détails, le gouvernement auquel j’avais appartenu avait pris des initiatives à équiper davantage nos armées. Ces actions sont en cours de renforcement par un dispositif dit Force G5 Sahel, appuyé par la France et une partie de la communauté internationale. Mais la machine tarde à être lancée et malheureusement les statistiques et les morts nous laissent de plus en plus inquiets. Une chose est sûre, l’État est absent d’une partie du Nord et du Centre. Cela ne présage rien de bon. J’espère une plus grande mobilisation de nos partenaires et surtout des pays voisins, qui sont aussi concernés par cette menace », confie Mamadou Igor Diarra à l’hebdomadaire français.

Quant aux ressources minières celui qui fut ministre de l’énergie, des mines et de l’eau sous le Président Amadou Toumani Touré  estime que le Mali ne profite pas assez de l’exploitation de son sous sol. « Le Mali profite de son or mais pas assez, car on n’y gagne qu’une modeste partie. Nous sommes en position de faiblesse car les investissements sont étrangers. En plus nous n’avons ni l’expertise ni les moyens d’exploiter nous-mêmes. Ce qui m’inquiète avec la fermeture des mines les plus anciennes, c’est le problème et les conséquences environnementales sur les populations. Nous devons revoir encore certains aspects. Il en est de même du contrôle et de la surveillance du secteur qui sont très empiriques », a-t-il fait savoir.

Renouveau du lien entre les citoyens et l’État comme solution

A en croire Mamadou Igor Diarra, il existe aujourd’hui au Mali un réel sentiment de trouble et d’inquiétude quant à l’avenir. « C’est pourquoi, je suis convaincu que la solution, les solutions, devrais-je dire tant les problèmes sont multiples et divers, viendra d’un renouveau du lien entre les citoyens et l’État. Il faut absolument recréer cette connexion, redonner aux gens le sentiment que leur futur est entre leurs mains et que leur engagement sert à construire, et non à porter au pouvoir des gens qui leur tournent le dos sitôt en place», explique-t-il.

Pour faire vivre ce nouveau lien, ou sa réactivation, il faut une prise de conscience citoyenne. « Il existe aujourd’hui de plus en plus d’initiatives citoyennes : groupes de discussion sur les réseaux, associations, blogs, etc. La prise de parole est dorénavant à la fois plus simple et plus facile. Ces initiatives constituent les forces vives de notre pays, tout simplement parce qu’elles sont l’expression de la jeunesse. À ce seul titre, celles-ci sont légitimes, mais en plus, on y trouve beaucoup d’idées intéressantes, on y rencontre de nombreux jeunes passionnés, brillants et décidés à faire bouger les lignes. C’est eux qu’il faut écouter, c’est avec eux qu’il faut dialoguer, c’est leur parole qu’il faut prendre en compte, parce que c’est eux qui nous sauveront. Il faut leur faire confiance », martèle Mamadou Igor Diarra.

L’actuel Directeur général de la Bank of Africa Sénégal a la certitude que « le développement et le progrès passent par un État fort, un État présent dans la vie des gens ». Cet État, laisse-t-il entendre, va fournir aux citoyens un cadre leur permettant de s’épanouir et de réguler les conflits. « …Une fois que l’on a dit cela, on regarde les moyens dont l’État dispose pour être présent partout sur le territoire, pour construire écoles et hôpitaux, routes et ponts, barrages et infrastructures de tout ordre, pour assurer la sécurité, etc. Même si je suis convaincu que l’on peut faire beaucoup d’économies budgétaires, mieux percevoir taxes et impôts et mieux utiliser notre argent, il n’en reste pas moins vrai que nos pays restent parmi les plus riches de la planète. Par contre, nos pays sont riches d’une jeunesse incroyablement courageuse et résiliente et je pense que l’on peut compenser le manque d’argent par une volonté farouche d’avancer et de construire. Autrement dit, rétablissons, favorisons et encourageons une conscience citoyenne vertueuse et lucide, un état d’esprit positif et volontaire et je suis certain que les mécanismes qui font avancer la société n’en seront que plus fluides et plus efficaces », précise MID. Il plaide pour un État exemplaire à cheval sur les principes de vertu, de lucidité et de courage. « Nous n’avons pas d’autres choix que de travailler pour cette nouvelle dynamique. En tous cas, j’en suis absolument convaincu, c’est une nouvelle relation entre État et citoyen, une nouvelle connexion qui nous fera construire au Mali un État fort, un État respecté, un État agissant », préconise celui qui est annoncé par ses proches dans le starting-block pour la prochaine élection présidentielle.

Il a également profité de cette interview pour se prononcer sur la situation des économies ouest-africaines. Pour lui, les économies de la région créent de la richesse et se portent relativement bien à l’exclusion du  Nigeria avec son problème de dépendance aux cours du pétrole. Il affirme que les freins à plus de croissance restent toujours les mêmes : pas assez de régionalisation et des cadres réglementaires insuffisamment incitateurs. Si Mamadou Igor Diarra affirme que le groupe BOA se porte bien avec ses filiales très dynamiques dans les 17 pays africains, il se montre pragmatique sur l’équilibre des banques africaines.

Bio express !

Il est à côté. Pas loin, au Sénégal, où il dirige depuis mars 2016 la Bank of Africa. Lui, c’est Mamadou Igor Diarra, 50 ans, né à Kryvy Rih en Ukraine, d’une mère ukrainienne et d’un papa malien. Son amour du pays est né lorsqu’il a mis les pieds pour la première fois au lycée Askia Mohamed de Bamako. Après de grandes études sanctionnées par un diplôme d’ingénieur commercial en Belgique, il est rentré et s’est attelé à la lourde tâche de fonder et de renforcer des banques maliennes, comme la Banque de Développement du Mali (BDM SA), puis et surtout la Banque Internationale pour le Mali qu’il va réussir à privatiser grâce à une prise de participation de 51% du capital par le groupe marocain Attijariwafa Bank, après un détour par la politique de 2008 à 2010 sous la présidence Amadou Toumani Touré, au poste de ministre de l’Énergie, des Mines et de l’Eau et, sous IBK, de 2015 à 2016. Entre-temps, ayant tissé des liens très importants avec le groupe marocain BMCE d’Othman Benjelloun, il a été nommé Directeur général de la BOA au Mali. Poursuivant sa carrière de banquier, le voilà maintenant au pays de la Téranga où il dirige BOA Sénégal.

Chiaka Doumbia

Source : Le Challenger

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